mardi 29 septembre 2015

Les promesses d'Amanda Sthers



Date de parution : août 2015 chez Grasset
Nombre de pages : 301

Les méandres de la pensée masculine

J'ai découvert Amanda Sthers avec ce roman et j'ai été bluffée par l'habilité avec laquelle elle réussit à se glisser dans la peau d'un homme.
C'est l'histoire d'un homme presque ordinaire à qui tout est promis, un homme à l'avenir tout tracé. 
Cet homme est tiraillé entre l'Italie et la très riche famille de son père et la France et la très modeste famille de sa mère. Entre Alexandre et Sandro il a du mal à savoir qui il est vraiment et ne se sent jamais à sa place. Il vit entre deux univers.
Il étouffe entre un père disparu tragiquement lorsqu'il avait 10 ans, une mère absente et un grand père imposant vendeur d'alcool milliardaire.
A force de laisser les autres décider de son destin, avec son incapacité à vivre dans le présent, il a conscience de laisser passer la vie, de rater sa vie en n'étant jamais lui même.
C'est aussi un roman sur un amour impossible avec son étrange histoire d'amour avec Laure, la femme de sa vie, pour qui il éprouve un amour pur.
Amanda Sthers réfléchit aux promesses que la vie nous fait et ne tient pas toujours.

Le roman est construit avec une alternance de chapitres sans ordre chronologique, comme un double récit entre France et Italie, entre enfance et âge adulte. L'auteure joue à nous perdre, elle situe certains événements par la date de la mort de personnages célèbres, Camus, Malraux, Monroe... Cela ne m'a pas dérangée, j'ai pris cela comme un jeu.
On éprouve de l'empathie pour Alexandre qui marche à côté de sa vie pour se retrouver seul avec le désespoir d'être passé à côté de l'essentiel et avec les regrets d'une vie pourtant pleine de promesses. 
"Les promesses réalisées même imparfaites sont préférables aux regrets".

Livre mélancolique et sensible où l'auteure fournit de belles réflexions sur les étapes de la vie d'un homme, sur l'incapacité des hommes à aligner envie et cœur, sur leur manie de passer à côté de l'essentiel par peur ou par dépit. Belle écriture truffée de jolies formules.


Citations
"J'espère avoir trahi toutes les promesses que je m'étais faites enfant. Devenir un homme, c'est revoir son plan de vol. Comprendre qu'on se trompe en permanence sur ce qu'on s'imagine que sera la vie."

"Les gens cognent sur ceux qui le veulent bien, ceux qui sans le réaliser le demandent : on choisit ses bourreaux, on baisse les yeux devant eux, on les autorise à cogner."

L'auteur
Amanda Sthers, née Amanda Maruani en 1978 à Paris, est une écrivaine, scénariste, auteur de pièces de théâtre, de sketches (pour Arthur, et Caméra Café) et de chansons.

Son premier roman, Ma place sur la photo, en 2004, est un livre autobiographique. Elle publie un second roman en 2005, Chicken Street, roman très bien accueilli par la profession et le public.
Mais c'est en 2006, avec la pièce de théâtre Le vieux juif blonde, qu'Amanda se fait vraiment connaître.
Parallèlement, Amanda continue d'écrire, et se diversifie dans les livres pour enfants.



11ème contribution au Challenge 1% Rentrée Littéraire 2015

lundi 28 septembre 2015

Marie d'en haut d'Agnès Ledig



 
Date de parution : juin 2011 chez Les Nouveaux Auteurs
Nombre de pages : 320

Très émouvante histoire de 3 adultes blessés par la vie, sans le moralisme qu'on retrouve un peu trop dans les livres suivants d'Agnès Ledig. Les personnages sont très attachants.

Beaucoup de thèmes différents sont abordés : le rejet de l'homosexualité, la filiation, la violence conjugale, la violence envers les enfants, l'abandon et la peur de le revivre...

Écriture fluide qui rend ce livre très agréable à lire. 


Citations
"Marie n'est pas jolie au sens populaire. Elle ne ferait pas la couverture de Femme Actuelle. Elle est femme, mais pas actuelle. Elle vient d'un autre temps."

"Après son départ, en touillant mon café, j'ai cherché comment définir l'impression qu'il m'avait faite. J'ai cherché longtemps. Il me faisait penser à un parpaing fourré à la frangipane. En apparence, un mec gris, dur, rugueux, mais dont l'intérieur est riche. Limite indigeste."


Lus du même auteur
 



dimanche 27 septembre 2015

Derrière la grille de Maude Julien




Date de parution : septembre 2014 chez Stock
Nombre de pages : 312

C'est le témoignage effrayant d'une enfant "élevée" (plutôt dressée ) par un père démoniaque, paranoïaque qui veut l'endurcir, en faire un être supérieur. Dans son délire, lui même se considère comme un grand initié, un être de lumière.
Maude vit enfermée, cloîtrée, coupée du monde, suivant un enseignement dispensé par sa mère à la fois complice mais aussi victime de son mari.
Ses parents appliquent les préceptes d'une éducation "à la dure" pour la préparer aux risques qu'elle rencontrera dans sa vie d'adulte (emprisonnement, torture, tireurs embusqués, kidnapping, cambrioleurs...) Elle subit des" tests de courage" pour fortifier son courage, des exercices de volonté (tenir fil électrique à pleine main par exemple), des exercices pour "tenir" l'alcool, elle est entrainée au maniement des armes.

Son emploi du temps est chronométré à la minute , levée à 6h, couchée à 23h30 . Le comportement de son père est complètement despotique, il fait travailler femme et enfant, allant même jusqu'à se faire habiller par sa fille instaurant un "service du coucher" et un "service du réveil.

Maude se sent nulle, inutile, coupable de ne pas y arriver, en attente d'un geste d'amour qui ne vient jamais. elle éprouve des sentiments contradictoires envers son père , oscille entre peur, fascination, honte de le détester.

Maude trouve refuge et réconfort auprès de ses animaux (on est très émus par la force du lien créé avec son chien Linda...) et dans l'évasion dans ses lectures interdites puis dans l'écriture. Quelques rares moments de complicité avec sa mère égaient un peu sa vie mais l'attitude ambigüe de celle-ci la déstabilise. L'envie de mourir l'envahit, s'ensuivent des tentatives de suicide avortées, des automutilations...

C'est un témoignage très émouvant , on éprouve beaucoup, beaucoup d'émotion à la lecture de cette histoire vraie, on réalise que le mot "maltraitance" est bien faible pour décrire ce qu'elle a vécu. On se demande jusqu'où son père va aller et surtout comment elle va pouvoir s'en sortir et se reconstruire.Dans la dernière partie du livre on voit, avec plaisir, monter sa révolte. On ne peut qu'admirer sa force de caractère.


Citations
" Le système implacable et quasi étanche que mon père avait créé tuait dans l’œuf toute possibilité de révolte. Pourtant, j’ai fini par trouver le chemin de la liberté. J’ai eu la chance de recevoir l’amour et la tendresse sans conditions de quatre êtres merveilleux : une chienne, deux poneys et un canard. Des humains aussi m’ont montré de l’amitié : une prof de piano sévère, une coiffeuse terrorisée et une lycéenne recalée au bac. Les livres et la musique m’ont ouvert à des idées, des sentiments et des imaginations qui défiaient l’endoctrinement."

"Mon père est un grand guérisseur et le whisky est son remède miracle contre les écorchures comme contre les rages de dents. Il m’en fait boire une bonne rasade en me recommandant de garder l’alcool le plus longtemps possible dans la bouche."

samedi 26 septembre 2015

Chambre 2 de Julie Bonnie


Date de parution : août 2013 chez Belfond
Nombre de pages : 185

Prix du Roman Fnac 2013


J'avoue que j'ai été dans un premier temps surprise par le ton de ce livre puis j'ai été littéralement happée...
La narratrice est Béatrice, jeune femme inadaptée qui a vécu sur les routes se produisant comme danseuse nue dans le show du Cabaret de l'Amour, accompagnée au violon par son compagnon Gabor avec qui elle a eu 2 enfants. Pierre et Pierre, un couple de travestis, faisait également partie de leur troupe; ils finissent par se suicider.
Le récit fait alterner des souvenirs de Béatrice et son présent dans une maternité où elle travaille comme auxiliaire de puériculture.
Moi qui ai travaillé un temps à l'hôpital, je me suis dit que les scènes en maternité étaient très bien observées, à croire que l'auteur avait vécu toutes les situations décrites : la mère qui ne réussit pas à allaiter, le déni de grossesse, la sage femme confrontée à la mort d'un nouveau né, le médecin odieux... Et en cherchant des renseignements sur Julie Bonnie j'ai découvert que depuis quelques années elle travaillait dans une maternité, tout s'explique!!!
Elle aborde le dogme de l'allaitement, le comportement du personnel hospitalier, les discussions des collègues toujours dans le jugement des mères entre commérages et lieux communs, les temps de transmission entre collègues...
J'ai aimé sa façon de prendre en charge les bébés et d'aider les femmes à devenir mères avec sensibilité et humanité.
Cette lecture, assez mal commencée, a fini par être un moment de pur bonheur. 


Citations
"Ce que l’hôpital préconise en ce moment changera bientôt, mais ce n’est pas grave.
L’hôpital a toujours raison et protège bien les bébés de la folie maternelle.""

"Elle a noté un truc dans son dossier et m'a dit au revoir, mais j'ai entendu pauvre fille, je lui ai répondu au revoir, mais j'ai pensé connasse." 

vendredi 25 septembre 2015

Petit piment d'Alain Mabanckou



Date de parution : août 2015 au Seuil
Nombre de pages : 273

C'est l'histoire d'un bébé congolais abandonné dans un orphelinat au Congo, à proximité de Pointe- Noire.
L'auteur met en scène Moïse, jeune orphelin de 13 ans affublé du surnom de « Petit Piment », qui vit dans un orphelinat dirigé par un directeur autoritaire et très corrompu. Moïse, comme son meilleur ami Bon aventure Kokolo, a été abandonné à l'âge de 2 mois et recueilli dans cet orphelinat géré par une congrégation religieuse.
Leurs seuls rayons de soleil sont les originales leçons de catéchisme du prêtre Papa Moupelo. 
Mais la "révolution socialiste" s'installe dans le pays et l'orphelinat passe aux mains d'un directeur nommé par les autorités politiques, le gouvernement interdit la religion dans les établissements publics du pays.
Une section de l'UJSC, union de la jeunesse socialiste congolaise, est installée dans l'orphelinat.

On va ensuite suivre Moïse à Pointe-Noire lorsqu'il parvient à s'enfuir de l’orphelinat avec deux jumeaux caïds. S'ensuivra une vie d'errance dans la rue avant qu'il ne trouve une sorte de famille d'adoption auprès de maman Fiat 500 et de ses dix filles, toutes plus belles les unes que les autres...

 « Petit Piment » est un roman social sur l'enfance malmenée mais Alain Mabanckou nous dépeint également la société congolaise. A travers la vie de "Petit ­Piment", c'est l'histoire de ce pays, l'indépendance, la révolution socialiste que le lecteur découvre en arrière-plan. Le tout baigne dans une atmosphère de cor­­ruption, de pauvreté et de conflits ethniques. La condition des femmes y est aussi dépeinte sans concession.

La langue d'Alain Mabanckou est pétillante et imagée, pleine d'humour notamment dans le choix des noms des personnages. Les portraits sont vivement troussés et le rythme alerte.

Un beau moment de lecture.


Citations
"Lorsque les Blancs sont venus en Afrique, nous avions les terres et ils avaient la Bible. Ils nous ont appris à prier les yeux fermés : lorsque nous les avons ouverts, les Blancs avaient la terre et nous la Bible."

"Plus les semaines s'écoulaient, plus les mots précieux que nous avions mémorisés grâce à notre prêtre s'effaçaient, de même que les airs de ses chansons qui nous donnaient le courage de commencer la semaine à l'école."


L'auteur
Alain Mabanckou est né en 1966 au Congo Brazzaville. Son enfance se passe à Pointe-Noire, capitale économique du Congo.
Il commence des études de Droit à Brazzaville et les poursuit en France où il obtient un DEA en Droit des affaires.
La Lyonnaise des Eaux – aujourd’hui SUEZ – l’engage alors comme conseiller, et il occupera ce poste pendant une décennie.

Parallèlement il publie des livres de poésie puis fait paraître un premier roman en 1998, Bleu-Blanc-Rouge, qui lui vaut le Grand prix littéraire d’Afrique noire.

Il démissionne de la Lyonnaise des Eaux lorsque l’Université du Michigan lui propose le poste de Professeur des littératures francophones en 2002. Il y enseigne pendant 4 ans avant d’accepter l’offre de la prestigieuse Université de Californie-Los Angeles, UCLA, où il enseigne actuellement au Département d’études francophones et de littérature comparée.

"Mémoires de porc-épic" a reçu le Prix RENAUDOT 2006 et Le Prix de la rentrée littéraire française 2006
En 2012, l'Académie Française lui décerne le Prix Henri Gal pour l'ensemble de son œuvre.

10ème contribution au Challenge 1% Rentrée Littéraire 2015

mercredi 23 septembre 2015

Pardonnable, impardonnable de Valérie Tong Cuong


Date de parution : janvier 2015 chez Lattes
Nombre de pages : 300


Magistral... Très gros coup de cœur... 
Ce livre m'a fait passer une nuit blanche, je ne pouvais pas m'arrêter...
Tout commence avec Milo,12 ans, qui sombre dans le coma après une chute de vélo.
Cet accident va bouleverser l'équilibre de sa famille. Ses parents, sa grand mère maternelle et sa tante maternelle voient leurs vies se désintégrer. Cet accident va être le révélateur de non dits, de mensonges, de silences, d'erreurs et de secrets de famille. De multiples sentiments sont formidablement développés : la culpabilité, la colère, la haine, la vengeance, l'amertume et enfin le pardon.

La psychologie des personnages est très bien rendue et l'écriture est simple et très agréable à lire.
Une auteur à suivre... 


Citations 
« On avait ce jeu tous les deux, pardonnable, impardonnable. Tu voles dans mon porte-monnaie : pardonnable. Un hold-up : pardonnable. Tu as commis un homicide involontaire : pardonnable. Un meurtre : pardonnable. Un assassinat, je viendrai te voir en prison ! On cherchait pour quel motif on pourrait bien se laisser tomber, lui et moi, on n'en voyait aucun : tout ce qui pourrait arriver de mauvais ou de contrariant, à l'un comme à l'autre, aurait forcément une explication, sinon une justification. Ce qui est bien, disait Milo en collant son nez dans mon cou, c'est de savoir que quelqu'un sera là pour toi quoi qu'il arrive, qu'au moins une personne au monde ne cessera jamais d'avoir confiance en toi. Ce qui est bien, répondais-je, c'est de savoir qu'une personne au monde, rien qu'une seule, tient à toi pour toujours. Quoi qu'il arrive. » 

"Marguerite était mon cancer. Elle avait d'abord enflé dans mon ventre et, à présent, elle colonisait mon sein. Ce n'était pas un amas de cellules malignes que je palpais, mais la douleur de sa naissance que je portais depuis toujours sans jamais avoir réussi à m'en délivrer, sans jamais pouvoir en confier le fardeau. J'étais le monstre qui avait accouché du monstre."


mardi 22 septembre 2015

L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikéa de Romain Puertolas




Date de parution : août 2013 éditions Le Dilettante
Nombre de pages : 256


Ajatashatru Lavash (prononcez attache ta charrue la vache), fakir de son état, vient en France pour acheter un lit à clou chez Ikea. Il se retrouve embarqué dans des aventures rocambolesques.
Romain Puertolas nous décrit un personnage attachant, roublard et maladroit. On se délecte à le suivre à travers le continent. L'auteur dresse aussi en arrière fond, un état des lieux de l’Europe et de notre société. Il découvre la misère et la clandestinité. Ces rencontres le feront réfléchir et l'amèneront progressivement à vouloir faire le bien autour de lui.
C'est drôle, étonnant parfois décapant.
Un roman délicieux à mettre dans toutes les mains
Une histoire rafraîchissante qui procure un bon moment de détente. 


Citations 
"Et puis, elle avait un âge où si elle voulait quelque chose, elle le prenait tout de suite. La vie passait à une vitesse folle maintenant. Comme quoi, une petite bousculade dans la queue d’un Ikea pouvait parfois donner plus de résultats que trois ans d’abonnement à Meetic."

"Des fois, il suffit que les gens vous voient d'une certaine manière, qui plus est si l'image est valorisante, pour vous transformer en cette belle personne. Ce fut le premier coup d'électrochoc que le fakir reçut en plein cœur depuis le début de cette aventure."


Lu du même auteur 

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lundi 21 septembre 2015

Otages intimes de Jeanne Benameur



Date de parution : août 2015 chez Actes Sud
Nombre de pages : 176

Comment ré-apprivoiser une vie volée qui vous échappe totalement

Magnifique!!!

Jeanne Benameur nous raconte la vie d'un otage. On ne sait pas dans quel pays en guerre il a été enlevé ni combien de temps il est resté captif mais peu importe...

Défilent l'enlèvement lors d'un reportage d'Etienne, photographe de guerre, l'enfermement, le confinement, la sensation de n'être qu'un objet, les techniques de survie, la libération, le retour au pays, le difficile chemin du retour à la vie...
Le moment où il retrouve sa mère au pied de l'avion qui le ramène en France est sublimement décrit.
Etienne éprouve le besoin de retrouver ses racines en retournant dans le village de son enfance dans la maison maternelle pour essayer de retrouver un peu de paix, de comprendre et d'entamer un lent travail de reconstruction... "Comment passe-t-on du sauvage de toutes les enfances à la barbarie? Quand franchit-on le seuil de l'inhumain? Ceux qui ont tué, violé, massacré, par quoi leur pensée d'homme était elle prise en otage ? "
Cette libération n'est pas pour autant la fin de l’enfermement... Les murs, les menaces ont disparu mais ce dont il a été témoin ne s’efface pas.

On mesure l'impuissance de sa mère, "Elle a perdu le pouvoir de sa voix, le soir, pour l'endormir. Comment berce-t-on un homme qui a derrière les paupières toutes les atrocités ?" qui fait écho à l'impuissance qu'il a si souvent ressenti après avoir photographié des corps lors de ses reportages de guerre.
On comprend l'appel à partir qu'il ressentait, comme son père ressentait l'appel du large.
Les personnages qui gravitent autour d'Etienne sont tous très justes : Irène sa mère, ancienne institutrice dont le mari a disparu en mer, Emma, son ancienne compagne, qui n'a pas pu se résoudre à vivre l'attente, Enzo et Jofranka ses amis d'enfance. Enzo n’a pas quitté le village. Entre deux vols de parapente, il travaille en silence le bois dans son atelier d’ébéniste. Jofranka est avocate spécialisée dans la défense des femmes des pays en guerre, elle tente de libérer leur parole, de permettre leur témoignage contre les crimes de guerre auprès du Tribunal de La Haye.
Chacun d'eux va s'interroger  sur ce qui fait de chacun d'eux des otages intimes.

C'est un récit profondément humain qui nous interroge sur le sens de la vie et sur nos façons de voir et vivre le monde sans donner de leçon.
Il y a beaucoup de justesse et de finesse dans l'expression des ressentis, des sentiments.
On est porté par une magnifique écriture de la première à la dernière ligne, concise, précise et forte.
On se laisse porter par le rythme, par les images...
J'ai découvert, avec ce livre, l'écriture de Jeanne Bénameur, empreinte d'humanité, élégante, juste et parsemée de nombreuses phrases sublimes. Il est de ces textes qui laissent des traces tant la grâce est présente...



Citations
"Maintenant il a vécu ce qu'était : ne compter pour rien. Devenir juste une monnaie d'échange entre deux mondes, pendant des mois cela a été sa seule utilité. Il a compris dans sa chair. C'est cela pour des peuples entiers. Il ne pourra jamais oublier."

"Dès que je serai libéré d'ici, je te fais la promesse que je prendrai le temps de regarder la lumière arriver sur le grand pré le matin, le temps de marcher jusqu'où je pourrai, le temps d'écouter l'eau du petit torrent,le temps."


9ème contribution au Challenge 1% Rentrée Littéraire 2015. 1% atteint!

samedi 19 septembre 2015

En attendant demain de Nathacha Appanah

 



Date de parution : février 2015 chez Gallimard
Nombre de pages : 208


Ce livre fait partie des romans, qu'une fois commencé, on ne peut plus lâcher.
Le décor est campé dès le départ : Adam est en prison, Adèle est morte, des détails sont ensuite distillés tout au long du livre pour nous permettre d'assembler le puzzle.
Anita et Adam sont en couple. Elle, mauricienne, se sent toujours un peu "l'étrangère de service" et lui le "provincial de service". Après leur rencontre lors d'un réveillon à Paris, unis par le sentiment de ne pas être à leur place, ils partent s'installer dans la région d'Adam dans une maison en lisière de la forêt. Leur fille Laura nait.
Anita devient peu à peu insatisfaite de sa vie de mère au foyer, ses ambitions d'écrivain sont bien loin. Adam a lui aussi abandonné son rêve de peindre et se contente de son travail d'architecte.
Un jour, Anita fait la connaissance d'Adèle, mauricienne sans papiers, qui va rapidement s'installer chez eux pour s'occuper de la maison et de Laura.
On découvre peu à peu par petites touches subtiles l'histoire et la psychologie des personnages et le drame qui a fait basculer leur vie.
Les souvenirs de l'île Maurice sont aussi bien présents dans ce livre ainsi que les préjugés, les clichés éculés dont sont victimes les gens des îles en métropole.

En définitive, j'ai aimé ce livre plus pour sa construction, pour le rythme de l'écriture que pour l'histoire elle même qui m'a laissée un peu sur ma faim, j'avais certainement trop d'attente sur ce mystère savamment entretenu tout au long du livre...


Citations 
"Adam est devenu l'architecte des piscines, de centres de conférences, des gymnases et de la bourgeoisie locale. A quel moment a-t-il renoncé à ses rêves de concevoir une église, un musée, un mémorial? S'il ne peignait pas dans le secret de l'atelier, s'il ne pensait plus aux couleurs, aux textures, aux formes, s'il avait consacré son énergie et son ambition à son seul métier, serait-il devenu un autre homme, un autre architecte?"

"Il y a autre chose que l’amitié entre ces deux femmes, il y a un pays, des images qu’il ne faut pas légender, des gestes qu’il ne faut pas décortiquer, la petite mémoire des enfances, la petite mémoire des pays qu’on quitte."

jeudi 17 septembre 2015

Les gens dans l'enveloppe d'Isabelle Monnin



Date de parution : septembre 2015 chez J.C. Lattes
Nombre de pages : 379

Très beau livre sur la nostalgie du passé.
Isabelle Monnin a utilisé un procédé très original, sans doute inédit, pour écrire ce livre.
Elle nous offre en fait de 2 livres en un, le tout accompagné de surcroit  d'un CD.
Tout commence par l'achat qu'elle fait sur internet, pour 10€, de 250 photos de famille. L'idée lui vient d'imaginer la vie de ces gens qu'elle voit sur ces photos, ces gens dans l'enveloppe,  mais aussi, une fois la fiction terminée, de les retrouver et de recueillir leur histoire.
Elle fait le contrat avec elle-même de ne rien modifier à son roman une fois qu'elle aura découvert leur véritable histoire.
Son ami Alex Beaupin, auteur-compositeur-interprète, lui propose de composer un CD de chansons qui ont accompagné la vraie vie des Gens dans l'enveloppe.

Les photos qu'elle décortique minutieusement lui inspirent une histoire d'abandon.
Nous sommes à la fin des années 70 dans l'Est de la France.
L'auteur traduit avec des mots très émouvants l'attente d'une petite fille de 8 ans, Laurence, dont la mère est partie en Argentine sans un mot, la laissant seule avec son père Serge, homme triste qui se réfugie dans l'alcool. Elle attend sa mère jour et nuit, demande un répondeur comme cadeau de Noël pour que sa mère puisse y laisser un message au cas où...  Laurence écrit des poèmes pour survivre.

Isabelle Monnin imagine sa mère, Michelle, habitée d'une envie d'ailleurs. C'est une femme qui "étouffe dans l'immuable". Le seul moment où elle se sent vivre, c'est lorsqu'elle coupe les virages en mobylette au mépris de tout danger. Elle refuse son destin de paysanne ou d'ouvrière en métallurgie et part en Argentine suivre son amant. Mais à cette époque, c'est la dictature qui règne en Argentine, la terreur et la torture sévissent...
Isabelle Monnin décrit  un monde où on ne se parle pas et où la solitude est absolue.
Cette fiction est écrite d'une très jolie écriture poétique.

Dans la deuxième partie du livre, l'auteur nous raconte l'origine du livre, comment se sont dessinés peu à peu les contours de son roman où il y aura "un fleuve et des femmes. Des hommes aussi, mais à côté, un peu derrière"
Puis elle raconte l'enquête qu'elle a menée pour retrouver les Gens dans une région située par hasard à une soixantaine de kms de sa région d'origine en Franche Comté. Elle quitte alors le style poétique pour adopter un ton journalistique. Cette enquête qui la plonge dans des souvenirs de sa propre enfance, avec en arrière plan l'ombre de sa sœur décédée, est vivante et pleine de suspens.
La vie de cette famille qu’elle va découvrir n'est pas banale, mais ne dit-elle pas que " Toute vie humaine est intéressante" et l'auteur va relever plus d'un point commun entre la réalité et sa fiction. Elle sera surprise de s'apercevoir que le personnage principal de l'enquête n'est pas Laurence comme elle le croyait mais son père Michel, l'enfant plusieurs fois abandonné.
Il est émouvant de voir les réactions des membres de la famille face à la démarche de l'auteur et de voir se tisser de solides liens d'amitié entre eux.
Cette famille a vraiment eu beaucoup de chance de voir son histoire imaginée puis écrite par cet auteur.
On sent au travers de la démarche d’Isabelle Monnin le souci de conserver la mémoire de ce qui fut, la nostalgie de ce qui a été vécu.

Livre impossible à lâcher que je conseille vivement.



Citations
" Je ne lui parle pas de mes collections de moments, les moments pleins, les moments vides, les moments où je n'ai peur de rien, les moments sans penser et la plus fournie : la collection des moments d'ennui."

"C'est une idée fixe, bouger, qui a fini par ne plus être une idée mais la totalité de ce qu’elle est, une idée sans y penser, plus importante que le plus important, une idée fixe et une différence avec Serge, de celles qui se découvrent longtemps après que les mariages ont été fêtés, un fossé sans pont pour le traverser."

"Je vais les connaître, ils vont me faire confiance, ils me raconteront des choses, m'en cacheront d'autres, ils pleureront, ils riront, ils s'étonneront de me dire tout cela. Je sais pourtant que je n'accéderai pas à leur intérieur. Je n'aurai jamais que l'enveloppe des gens".

8ème contribution au Challenge 1% Rentrée Littéraire 2015. 1% atteint!

mercredi 16 septembre 2015

Je vous écris dans le noir de Jean-Luc Seigle


Date de parution : janvier 2015 chez Flammarion
Nombre de pages : 233

Pauline Dubuisson échappe de justesse en 1953 à la condamnation à mort requise contre elle pour le meurtre de son amant, elle est condamnée à perpétuité puis graciée après 9 ans de prison.
L'auteur se met dans la peau de Pauline Dubuisson et raconte son histoire sous forme d'une lettre confession à l'homme qui lui demande de l'épouser alors qu'elle s'est réfugiée au Maroc sous une fausse identité après avoir vu le film censé retracer sa vie et qui s'intitule pompeusement "La vérité". Ce film la blesse profondément car il est loin de relater la "vérité".

Avec beaucoup d'humanité il réalise ici une très belle réhabilitation de cette femme qui apparait comme une victime alors que la presse avait fait d'elle une créature obsédée par le sexe, un être ignoble, capable de tirer à bout portant sur son amant.

Quel terrible destin aura eu cette femme... Comment n'a-t-elle pas sombré dans la folie avec un tel enchaînement de drames : la mort de ses 2 frères au début de la guerre, ses dérives sexuelles, la dépression de sa mère, la tonte et le viol collectif à la libération, le meurtre de son amant quand il l'insulte sur son passé, le suicide de son père le lendemain de son meurtre, la prison? On sent l'incroyable force dont elle fait preuve pour survivre à tout ça.

Les sentiments, les personnalités, le lien particulier qu'elle développe avec son père qui la tient dans un "état d'esclavagisme affectif", le lien entre ses parents, le deuil, tout est très bien rendu. La scène du viol collectif est insoutenable de réalisme.
L'histoire devient encore plus émouvante, si c'est possible, à la fin quand elle réalise qu'elle "s'est trompée d'amour" pendant toute sa jeunesse en aimant son père et non sa mère car elle prend enfin conscience que son père l'a manipulée.
Quelle claque ce livre...Bouleversant de sensibilité et d'humanité...


Lu du même auteur

Pour accéder à ma critique de ce livre, cliquer ici

mardi 15 septembre 2015

Le livre sur la place - Nancy - Septembre 2015

LE LIVRE SUR LA PLACE NANCY du 11 au 13 septembre 2015


Première participation à ce salon littéraire en compagnie de Marie-Christine le vendredi.
Les organisateurs annoncent 170 000 visiteurs. 

Vendredi 11 septembre
* Entretien avec Amélie Nothomb sur "Le crime du comte Neville".
Amélie Nothomb se dit enceinte de ses livres, elle en a publié 24 publiés mais en a porté 84... Elle écrit 2 à 3 livres par an et choisit elle-même celui qui sera publié.
Elle n'a jamais connu le syndrôme de la page blanche car elle ne s'arrête pas un seul jour d'écrire. Lors de cet entretien , elle fait preuve de beaucoup d'humour et d'autodérision notamment sur sa récente intronisation comme baronne belge, son père et son frère sont barons mais normalement, dit-elle, pour être baronne une femme doit épouser un baron!!! 
Le comte de Neville est largement inspiré de son père.


* Entretien avec Alexandre Jardin sur "Laissez-nous faire! On a déjà commencé".
Alexandre Jardin nous parle du mouvement "Bleu, blanc, zèbre" qu'il a lancé, mouvement par lequel il entend peser sur les partis politiques.
L'objectif du mouvement est d'exiger de ceux qui nous dirigent, ou aspirent à nous diriger, qu'on laisse faire les Faizeux, celles et ceux qui agissent au quotidien pour trouver des solutions performantes aux maux qui rongent notre société."Le génie vient d'en bas".


* Remise du prix des Libraires-Le point à Mathias Enard pour "Boussole" par Christophe Ono-dit-Biot.
Je ne trouve pas Mathias Enard très clair, ni convaincant dans sa présentation de son roman... Je ne pense pas le lire.



* Enregistrement de l'émission de France Inter "Si tu écoutes, j'annule tout" à l'Opéra avec Charline Vanhoenacker et ses chroniqueurs.


* Enregistrement de l'émission de France Inter "Le masque et la plume" à l'Opéra avec Jérôme Garcin et ses chroniqueurs.
Ils échangent sur :
- "La terre qui penche" de Carole Martinez  
- "La dernière nuit du Raïs" de Yasmina Khadra
- "Petit piment" d'Alain Mabanckou
- "L'autre Simenon" 
- "Délivrances" de Toni Morrison
- "Les eaux troubles du mojito et autres belles raisons d'habiter sur terre" de Philippe Delerm


Samedi 12 septembre
* Entretien avec Jérôme Garcin sur "Le voyant".
Jérôme Garcin nous parle de ce livre que j'ai lu il y a quelques mois qui fut un beau coup de cœur pour moi .
Jérôme Garcin a écrit ce récit en hommage à Jacques Lusseyran qui, malgré son infirmité, a été chef de réseau pendant la résistance, a créé un mouvement de résistance "Les volontaires de la liberté" où il exerçait le rôle de recruteur. Plus tard dans les camps, il a accompli le prodige d'y introduire la poésie.
Pendant la guerre, son objectif était de donner la bonne information aux habitants du pays occupé.
Jérôme Garcin souligne le fait qu'une vie brève peut être plus remplie qu'une vie longue, il fait référence à Jacques Lusseyran mais aussi à son beau-père Gérard Philippe.


* Entretien avec Maryse Condé  sur "Mets et merveilles".


* Entretien avec Sorj Chalandon sur "Profession du père".
J'ai lu et adoré ce livre magnifique, terriblement émouvant qui nous fait osciller entre rire et effroi.
Sorj Chalandon nous dit ne pas avoir voulu tuer son père en écrivant ce livre, comme le prétendent certains journalistes, mais au contraire de l'avoir fait vivre.
C'est un auteur très disponible avec ses lecteurs lors des dédicaces, d'une grande proximité et très chaleureux. Il me dit avoir été amusé de recevoir le prix Goncourt des lycéens pour "Le 4ème mur" après avoir été récompensé par l'Académie Française pour "Retour à Killybegs", il appelle ça "La reconnaissance des jeunes après celle des vieux..."
Il me dit  avoir été très touché par les mots d'accueil d'Hélène Carrère d'Encausse sous la coupole : "Vos gueux sont devenus immortels"



* Des/illusions d'amours : discussion entre Olivier Poivre d'Arvor pour "L'amour à trois" et Florence Noiville pour "L'illusion délirante d'être aimé". 


* Mauvais garçons : discussion entre Xavier Durringer pour "Sfumato", Mathieu Riboulet pour "Lisières du corps" et Jean Teulé pour "Héloïse, ouille".
- Selon Xavier Durringer, son roman est à 90% autobiographique.



* Écrire l'exil :  discussion entre Brigitte Giraud pour "Nous serons des héros", Paola Pigani pour "Venus d'ailleurs" et Laurent Carpentier pour "Les bannis".
- Dans "Venus d'ailleurs", Paola Pigani parle de l'ambivalence entre le pays rêvé, le pays laissé, le pays qu'on a trahi à travers l'histoire d'un frère et d'une sœur albanais du Kosovo. Elle a écrit cet ouvrage sans rencontrer directement des exilés mais en s'appuyant sur des récits de travailleurs sociaux. Roman que j'ai déjà lu et aimé.

- "Les bannis" est le premier roman du journaliste Laurent Carpentier, il est basé sur l'histoire de sa famille. 



* L'écriture, engagement et résistance : discussion entre Jean Hatzfeld pour " Un papa de sang", Hedi Kaddour pour "Les prépondérants" et Hafid Aggoune pour "Anne F.".
- Jean Hatzfeld nous dit qu'écrire un roman est un moyen, pour lui journaliste, de vider ses carnets de notes.
Il nous parle de son obsession pour le Rwanda, pays où il est retourné de nombreuses fois depuis le génocide, il a déjà écrit 4 livres sur le sujet. Cette fois, il est retourné dans ce pays pour donner la parole non plus aux tueurs et aux rescapés dont les récits peuplaient ses précédents livres, mais à leurs enfants, jeunes de 16 à 23 ans des deux camps. Très envie de lire ce roman. 
- Les prépondérants : En 1922, une équipe de tournage débarque à Nahbès, petite ville du Maghreb. Cette intrusion hollywoodienne bouleverse le quotidien des habitants et avive les tensions entre les notables traditionnels, les colons français et les jeunes nationalistes. De la collusion entre ces mondes et ces cultures naissent des destins et des histoires d'amour.

- Anne F. d'Hafid Aggoune est une lettre écrite à Anne Franck par un professeur désespéré. C'est , selon l'auteur, un appel à la paix. Sujet intéressant, à lire. 


* Lecture-spectacle à l'Opéra : "Au secours! Les mots m'ont mangé" par Bernard Pivot
Récit de la vie périlleuse et burlesque d'un homme mangé par les mots. Irrésistible...
Magnifique performance de Bernard Pivot.



Dimanche 13 septembre
* En/quête d'histoires : discussion entre Philippe Jaenada pour "La petite femelle", Christophe Manon pour "Extrêmes et lumineux", Isabelle Monnin pour "Les gens de l'enveloppe" et Bruno Mabille pour "L'impossible distance".
J'ai très envie de lire "Les gens dans l'enveloppe" d'Isabelle Monnin, une idée très originale et une auteur très sympathique mais pas celui de Philippe Jaenada car j'ai lu récemment et beaucoup aimé "Je vous écris dans le noir" de Jean-Luc Seigle sur Pauline Dubuisson. 

* Rencontre avec Delphine de Vigan à l'Hôtel de Ville pour "D'après une histoire vraie".

Delphine de Vigan se met elle-même en scène dans ce roman à la construction très originale, roman que j'ai adoré.
Le nœud du roman est  : doit-elle écrire un nouveau texte intime après "Rien ne s'oppose à la nuit" ou écrire une pure fiction. 
Elle nous explique que selon elle, le travail du romancier est de mettre en scène le réel.

* Discussion entre Thomas B. Reverdy pour "Il était une ville" et Alice Zeniter pour "Juste avant l'oubli".
Hymne à la fiction et hommage au polar pour Alice Zeniter, jeune auteur très sympathique et dotée d'une forte personnalité.

Thomas B. Reverdy situe son histoire à Détroit en 2008. 
Comment donner sens à sa vie dans un univers en ruine? Comment s'aimer dans un lieu aussi triste, aussi sombre? 
Il nous montre comment la crise va changer la vie du héros en mission dans cette ville à un moment où tout se vide autour de lui, où il sait de moins en moins ce qu'il fait là. 

Deux livres qui me tentent bien...



 * Lecture par Bruno Ricci du "Cadavre exquis"  que les écrivains ont composé lors du Livre sur la Place pour les bibliothèques de Nancy.


* Lecture par Charles Berling de "Victor Hugo vient de mourir" de Judith Perrignon à l'Opéra.
Magnifique lecture d'un document que je lirai.


lundi 14 septembre 2015

Eva de Simon Libérati

 

Date de parution : août 2015 chez Stock
Nombre de pages : 278

Simon Libérati retrace ici le destin hors du commun de sa femme, Eva Ionesco.
L'amour absolu qu'il lui porte transparait tout au long de ce livre qui devient un très beau roman d'amour.
C'est aussi un livre sur la rédemption d'Eva et de l'auteur grâce à son union avec Eva qui apparait comme sa muse.

Eva est la fille de la photographe Irina Ionesco. Eva est un objet entre les mains de sa mère, un objet d'art. Irina réalise des nus érotiques d'Eva dès l'âge de 4 ans, l'utilisant comme modèle de son œuvre photographique érotique, parfois pornographique. Elle en fait une poupée, une sorte de Lolita sous son œil pervers. 
Nous sommes dans les années 1970, époque libertaire où, par exemple, des expositions avaient lieu dans une galerie spécialisée dans l'art pédéraste... On croit rêver... Irina va jusqu'à exposer sa fille à 11 ans, vivante, pratiquement nue lors d'une exposition. 
Eva a subi l'injustice d'être traitée d'obscène, d'être objet de scandale alors que sa mère était encensée et tirait tous les bénéfices de son art. Surnommée "baby porno" par la presse, elle est bien entendu méprisée par ses camarades de collège. 

Sa mère est allée jusqu'à la prêter à des amis qui la font tourner dans des films pornographiques. Elle l'entraîne dans l'alcool, dans la drogue. Eva connait sa première expérience sexuelle à 10 ans en tournant du porno, est plongée dans la drogue dure alors qu'elle n'est qu'en 6ème. Placée à la DDASS à 14 ans, elle va de maisons de redressement en institutions psychiatriques, faisant plusieurs tentatives de suicide.
Adulte, Eva devient actrice et réalisatrice. Elle se marie, devient mère à 30 ans et commence un combat juridique contre sa mère. C'est une femme qui aura eu plusieurs vies. 
Eva apparait comme une femme très forte ( dotée de "bravoure " selon Simon Libérati) qui a su faire preuve de résistance, se réfugiant dans le plaisir innocent de sa collection de poupées Barbie et dans les dessins animés de Casimir. C'est vraiment une survivante, beaucoup de figures de cette époque ont disparu victimes d'overdose.  

Cette femme adulte au comportement infantile, excessive, colérique, narcissique va aller à la rencontre de Simon Libérati en 2013 sous prétexte de travailler ensemble sur un scénario. Ils ont fréquenté le même milieu, pendant toutes ces années, ils ont du se croiser à maintes reprises dans des soirées sans le savoir.
Commencera alors l'union de 2 solitaires, de 2 égoïstes, pourvus d'une même sensibilité. Simon Libérati dit très joliment qu'il l'attendu 35 ans, 300 000 heures... Leur rencontre le sauve "d'une existence parisienne sordide et mondaine" où il s'acharnait à se détruire dans une terrible fuite en avant.

Simon Libérati reconstitue le destin d'Eva sans réel souci chronologique, il nous balade d'une époque à une autre, d'un souvenir à un autre avec des allers retours entre le présent et le passé. Il cite des articles de presse, des interviews de l'époque, le tout baigné de la voix d'Eva.
Une des vies d'Eva que l'auteur n'évoque pas est sa vie de mère de son unique fils...Comment a-t-elle pu jouer son rôle de mère avec le manque total de figure parentale qu’elle a eu?
Par ces allers-retours, il nous dresse le portrait à la fois de l'Eva de sa jeunesse et de l'Eva du présent. Sa fascination pour elle, transformée en amour absolu, est également bien décortiquée.

Mon bémol sur ce livre : il faut attendre environ un tiers du livre pour que l'auteur nous plonge réellement dans l'histoire d'Eva. Je comprends qu'il ait eu besoin de situer l'époque, son parcours et leur rencontre mais j'ai trouvé ce passage un peu long. J'ai trouvé aussi la lecture parfois difficile avec des phrases tortueuses, sophistiquées, voire mystiques. Je suis restée complètement hermétique à certains passages, un exemple "Il émane d'elle une trouble impureté antique, celle de l'hermaphrodite Borghèse ou d'une petite prêtresse barbare de Piape aimée de Marcel Schwob. Elle semble avoir traversé les siècles depuis les ruelles de Subure à cheval sur un poney aux yeux de cauchemar, c'est l'incarnation même de la jeune Pannychis, que j'ai tant aimée quand j'avais dix-huit ans et que je lisais le Satiricon sur un banc des Tuileries."....
Heureusement tout cela est bien contrebalancé par de nombreux passages sublimes.
Le côté suffisant et snob de l'auteur, "Je n'ai jamais voulu séduire que l'élite", m'a agacée un temps; la façon dont il évoque ses propres déviances m'a gênée "Pour des raisons qui ont trait à ma peur de la prison, je n’avais jamais eu affaire avec des enfants, quoique j’adore les petites filles. Je le regrettais, sans savoir qu’il me serait donné un jour de finir ma vie avec la plus extravagante des femmes-enfants". Mais ensuite l'histoire d'Eva m'a littéralement happée. 

Concernant la polémique soulevée par le procès qu'Irina Ionesco a intenté pour empêcher la parution du livre, j'ai trouvé l'auteur factuel, implacable dans ce récit mettant en scène Irina mais sans manifester de haine ni de jugement. La relation d'Eva Ionesco avec sa mère n'est pas au cœur du livre de Simon Liberati, elle n'est là que parce qu'elle est constitutive de l'histoire d'Eva, de son itinéraire et de sa personnalité.

Ce destin extraordinaire d'Eva, que je ne connaissais pas du tout, méritait bien un livre, il me restera inoubliable.


 
Citations
« Il ne s'agit pas de dire "je t'aime", mais d'accepter au fond de soi d'aimer l'autre, c'est-à-dire de ne plus différencier le sort de l'autre du sien propre. »

L'auteur
Simon Libérati est né en 1960.
Journaliste de magazine, il a publié un premier roman "Anthologie des apparitions" sur le thème de l'adolescence en 2004.
Son troisième ouvrage intitulé "L’hyper Justine" a été couronné par le Prix de Flore 2009 présidé par Frédéric Beigbeder, ami de l'auteur.
En 2011, il publie aux éditions Grasset son quatrième roman "Jayne Mansfield 1967", un récit dans lequel il retrace le destin tragique de l'actrice. L'ouvrage est récompensé par le prix Fémina.





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