mercredi 23 août 2017

Gabriële d'Anne et Claire Berest


Date de parution : 23 août 2017 chez Stock
Nombre de pages : 450

Le blog sort de sa torpeur estivale... Après deux mois de lectures de la rentrée littéraire mes chroniques en attente sont nombreuses, je les publie à partir d'aujourd'hui et au fur et mesure de la parution des livres.

Anne et Claire Berest ont écrit ensemble ce récit sur la vie de leur arrière-grand-mère maternelle Gabriële.  Née en 1881 et décédée en 1985 à l'âge de 104 ans, c'est une femme qu'elles n'ont pas connue, on comprendra pourquoi au fil du récit....

Gabriële Buffet, révoltée depuis le plus jeune âge, est devenue une jeune femme indépendante et libre. Elle parvient à intégrer la classe de composition d'une école de musique, un domaine inaccessible aux femmes à cette époque. Pressée par ses parents de prendre un mari alors que les hommes ne l'intéressent pas, elle part à Berlin en 1906 sans l'accord de ses parents pour échapper au mariage, elle y poursuit ses études de musique et évolue dans le milieu de l'avant-garde musicale.
En 1908 elle rencontre Francis Picabia, un jeune homme flamboyant d'origine espagnole issu d'une aristocratie fortunée. C'est un peintre impressionniste déjà renommé, lassé de ce courant il veut peindre non pas ce qu'il voit mais ce qu'il a dans la tête. Gabriële et Francis se retrouvent dans leur conception de l'art. La carrière musicale de Gabriële prend alors fin car elle se met au service "non de son mari mais d'une révolution artistique" et devient son éminence grise pour l'aider à changer sa façon de peindre. Gabriële a séduit Francis par son intelligence, une véritable communauté de pensée les lie, leur connivence est plus intellectuelle que physique.

Francis est galvanisé et inspiré par les conversations avec Gabriële qui devient sa femme en 1909 mais celle-ci comprend rapidement que les phases euphoriques et les phases de mélancolie de son mari cachent une maladie que l'usage de l'opium n'arrange pas. Le concept de maladie maniaco-dépressive n'est pas encore connu mais c'est bien de cela dont souffre Francis. Créatrice elle aussi, Gabriële a composé pendant ses dix années d'études mais il n'en reste rien à ce jour, peut-être a-t-elle brulé ses partitions ?


"Elle déplace des montagnes pour les autres mais il lui manque la force de pousser une porte pour elle-même". Sous son influence Picabia peint, selon l'avis de certains historiens, la première œuvre abstraite de l'histoire de l'art avant Picasso. Il devient un des fers de lance du cubisme mais peine à se faire reconnaître jusqu'à une fameuse exposition à New York en 1913 où, là encore, Gabriel joue un rôle déterminant. Le couple va former un trio avec Marcel Duchamp pour qui Gabriële devient une muse, Guillaume Apollinaire vient se joindre ensuite à eux, tous vivent une période de fureur créatrice. 

Ce couple a des enfants, leur premier nait en janvier 1910 mais Gabriële aussi bien que Francis ne leur manifesteront que de l'indifférence, pour eux seul l'art compte...

Avec cette biographie Anne et Claire Berest nous offrent une belle traversée d'un siècle, on croise Edmond Rostand, Picasso le rival de Picabia, Miro, le Douanier Rousseau, Apollinaire... La bande à Bonnot, le naufrage du Titanic, les débuts de l'automobile et de l'aviation traversent ce récit qui nous plonge dans le milieu bien particulier des artistes et de l'art en général.
La personnalité et le destin hors du commun de leur arrière-grand-mère valaient largement qu'Anne et Claire Berest lui consacrent cet ouvrage. Gabriële, indépendante d'esprit, charismatique, moderne, libre et très cultivée a bousculé les conventions et le couple qu'elle a formé avec Francis était bien atypique. Lui collectionnait voitures et femmes mais avait sans cesse besoin d'elle. Elle, seule femme dans un monde d'hommes, participait à la préparation des expositions mais s'effaçait dès le vernissage... Leur manière de vivre relevait d'un bel anti conformisme et pouvait être qualifié de transgressif et sulfureux. Par contre j'ai été surprise par l'apparente soumission de cette femme au caractère pourtant bien trempé.
Anne et Claire Berest disent n'avoir rien inventé car la vie de Gabriële était déjà un roman. S'appuyant sur des ouvrages d'histoire, des archives et des entretiens, ce gigantesque travail de recherche leur a pris trois ans. Écrit à deux, ce récit présente une belle unité, il est très fluide car elles ont "tressé leurs mots les uns avec les autres" pour ne s'exprimer qu'avec une seule voix et ont eu la bonne idée d'insérer de temps en temps des photos. C'est une expérience d'écriture parfaitement bien réussie...
Parfois elles utilisent le "nous" ou s'adressent l'une à l'autre pour partager leurs interrogations "Plus on apprend des choses sur eux, plus notre ignorance d'autrefois m'apparaît bizarre"
Les deux sœurs ont bien atteint l'objectif qu'elles s'étaient donné : réhabiliter Gabriële, elle qui s'était effacée de façon de volontaire. "Effacer son effacement ".
J'ai trouvé ce livre passionnant de bout en bout...

Pour en savoir plus le site officiel de Francis Picabia

Les avis d'Henri-Charles, d'Eva et de Geneviève

Merci à NetGalley et aux éditions Stock pour cette lecture.








Citations
"Elle comprend d'instinct qu'il est de ses hommes dont la fidélité se jouera ailleurs que dans celle des corps"

"Je ne peins pas ce que je vois, je peins ce que je pense" Pablo Picasso



Les auteures 


Claire Berest publie son premier roman, Mikado, à 27 ans. Suivront deux autres romans : L’Orchestre vide et Bellevue (Stock, 2016) et deux essais : La Lutte des classes, pourquoi j’ai démissionné de l’Éducation nationale, et Enfants perdus, enquête à la brigade des mineurs, sorti en poche en 2015. (Sources Éditions Stock)






Avant de devenir écrivain, Anne Berest a dirigé la revue du Théâtre du Rond-Point. Elle publie son premier roman en 2010, La Fille de son père. Suivent Les Patriarches (Grasset, 2012), Sagan 1954 (Stock, 2014) et Recherche femme parfaite (Grasset, 2015). Elle est aussi le co-auteur du best-seller How to be Parisian wherever you are, traduit dans plus de trente-cinq langues. (Sources Éditions Stock)


2ème participation au Challenge Rentrée Littéraire 2017

12 commentaires:

  1. Très beau récit. Je regrette cpdt qu'il n'aille pas au-delà de la naissance de Vincente (même s'il faut bien des bornes et qu'il s'agit de la naissance de leur gd-père). J'aurais aimé en savoir plus au moment de leur divorce. Mais en même tps ça aurait demandé un travail encore plus important.
    Femme anti-conformiste oui... par contre pas tellement d'accord avec le qualificatif de féministe que j'ai pu croiser dans d'autres chroniques.

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    1. C'est vrai que j'aurai eu envie d'en savoir plus aussi mais cela aurait donné un livre trop conséquent je pense.
      D'accord avec ton avis, elle est tout sauf féministe cette Gabriël !!!

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  2. Il m'attend ! J'ai entendu les auteures en parler lors de la présentation Stock et elles m'ont diablement donné envie de le découvrir !

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    1. Je serai vraiment surprise qu'il ne te plaise pas...

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  3. Vivement que la sélection des 68 soit terminée pour que je l'attaque !

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    1. Ca ne saurait tarder alors... Il devrait te plaire...

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  4. Beaucoup aimé ce livre! c'est vrai que c'est dommage qu'il s'arrête en 1919,car Gabriële n'avait alors que 38 ans, et elle est morte à 104 ans!

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    1. Je pense que c'est un choix qu'elles ont fait car sa vie jusqu'à 38 ans a quand même donné un livre de 450 pages, sans aucune longueur. Tu imagines le pavé si elles étaient allées plus loin?

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  5. J'ai donc tout faux, puisque je fais partie de celles qui ont employé ce terme dans leur chronique. J'assume !

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    1. Mais tu as raison d'assumer ! Pour moi elle est trop soumise pour être considérée comme féministe...

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  6. Je partage ton enthousiasme pour ce roman !

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    1. J'en suis ravie. J'ai eu la chance d'entendre les sœurs Berest en parler à Nancy, j'aurai presque envie de le relire !

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