jeudi 31 août 2017

Un funambule sur le sable de Gilles Marchand




Date de parution : 24 août 2017 aux Forges de Vulcain
Nombre de pages : 354 

J'avais beaucoup aimé l'originalité du premier roman de Gilles Marchand, Une bouche sans personne, et me demandais bien comment il allait se renouveler tout en gardant son univers si personnel...Ici, Gilles Marchand traite du handicap, de la différence mais à sa manière bien particulière. Le narrateur est un jeune garçon né avec un handicap plus qu'étrange : il est né avec un violon dans la tête ! C'est une énigme scientifique pour les médecins qui sont totalement dépassés.

Dans un premier temps ses parents qui le surprotègent par  ignorance ne le scolarisent pas. Sans copains, cet enfant intelligent et sensible trouve refuge dans les livres et ses conversations avec les oiseaux car son violon lui permet d'engager le dialogue avec eux (sauf avec les pigeons et les mouettes...) Le titre provisoire de ce roman était d'ailleurs "Les oiseaux n'ont rien à dire".
Quand il intègre l'école, le jeune garçon se retrouve confronté aux moqueries de ses camarades de classe qui le surnomment Stradi, car même si son handicap est invisible, même s'il parvient à contrôler la plupart du temps son violon au prix d'une extrême concentration, son violon se manifeste parfois ... Jamais invité aux goûters d'anniversaire, il va de frustration en frustration. Seule éclaircie dans sa vie, l'arrivée d'un autre enfant différent dans sa classe, Max, atteint de boiterie, ce passionné de musique va devenir son ami pour la vie. Ce sont deux enfants différents, l'un atteint d'un handicap visible, l'autre d'un handicap invisible. A chaque changement d'école, du collège au lycée, il leur faudra apprivoiser leurs camarades pour se faire accepter.

Le violon est un tyran qui harcèle Stradi. En effet, avec de la musique en permanence dans la tête, il est privé de silence. Le seul moment où son violon est silencieux c'est lorsque Stradi se trouve au bord de l'océan avec le bruit des vagues et du vent. Comme seul traitement, il subit des injections mensuelles très douloureuses dans l'oreille pour humidifier les cordes de son violon et éviter leur rupture. Une opération serait possible mais tellement risquée! Et puis comment Stradi peut-il envisager de vivre sans son violon qui fait partie de lui, qui le définit ?

En leur cachant sa mélancolie Stradi protège au maximum ses parents inquiets et dévorés de culpabilité. Son père, un inventeur un peu fou, qui un temps a fait des recherches sur le bâillement, torturé par son impuissance face au violon de son fils, cherche désespérément l'explication de son violon en perçant les secrets de la grammaire...

Après une première partie où nous faisons connaissance avec Stradi, les deux parties qui suivent nous racontent la vie de cet enfant devenu adolescent puis adulte, confronté au monde professionnel, à l'amour, à la question du droit à se reproduire, à mettre au monde un enfant qui risque de vivre les mêmes souffrances que lui.

C'est à partir de la deuxième partie, après avoir bien décrit la situation de Stradi de façon relativement sérieuse, qu'on retrouve le style si particulier de Gilles Marchand qui donne libre cours à la fantaisie qui le caractérise. Avec des parents partis en Grammairie centrale, l'achat d'un demi-chien Jean-Louis, une entreprise qui trie et classe les idées, un plombier qui erre à la recherche d'éviers à déboucher, les métiers tous plus farfelus les uns que les autres que choisit Max, un lord et son musée du papier cadeau, un stage d'observation paternel dans les parcs publics pour Stradi accroché à son manuel du futur père, une bouteille qui contient  les dernières paroles du grand père de Max... Gilles Marchand nous offre un vrai régal, mais attention cette fantaisie ne nous fait jamais perdre de vue le sujet traité, elle n'est jamais gratuite. 

J'ai été très touchée par ce nouveau roman tout autant réussi que le précédent, Gilles Marchand se donne à cœur joie en y insérant de multiples références musicales. Il traite ici avec une très belle fantaisie d'un sujet grave, j'ai retrouvé son style si personnel qui évoque Boris Vian. Il nous parle, dans cette belle histoire d'amitié et d'amour, de différences, de solitude, de paternité et de société de l'apparence. Il y a de l'humour, de la poésie, de la tendresse et beaucoup de bienveillance dans cette fable que je relirai certainement un jour. J'ai déjà hâte de lire le prochain roman de Gilles Marchand tant j'aime son univers. 

Pour finir, j'ai envie de citer les mots de Nicolas Houguet, un bloggeur handicapé. Magnifique preuve de la justesse des propos de Gilles Marchand :  
"J’ai vu passer ma vie dans une métaphore" 
"C’est étonnant de voir des secrets qu’on n’a pas dits s’étaler sur les pages" 
"Je m'y suis totalement retrouvé, les sensations de mon enfance, de mon adolescence, mes questions d'adulte"


Merci aux éditions Forges de Vulcain pour cet envoi.

Annie et Amandine partagent mon avis


Citations
" Les rêveries ouvrent les portes de l’imagination mais ferment celles de la vie en société." 

" On se battait pour faire oublier que nous étions différents mais on nous gommait purement et simplement dès que notre présence n'était plus obligatoire. On nous acceptait, on nous tolérait, mais il ne fallait pas en demander davantage"

" Cet instrument avait construit un petit mur entre nous. Nous étions en équilibre sur ce mur pour maintenir le fil de la fraternité. Nous n'avions pas vécu tout à fait la même enfance."

" Mais à trop se battre pour se construire, nous avions fini par oublier que nous étions construits sur des terres de cristal. Nos bases étaient fragiles et notre premier choc nous a terrassés."

" Je sentais que je constituais leur quota d'handicapés, leur alibi qui prouvait qu'ils étaient ouverts à la différence "

" C'est tout le problème de ma différence, je ne savais jamais dans quelle mesure elle attirait ou elle effrayait "


L'auteur
Né en 1976 à Bordeaux, Gilles Marchand est rédacteur pour le Who's Who et chroniqueur pour le site de polars, k-libre. Si Une bouche sans personne est son premier roman, il a signé en 2011 Dans l’attente d’une réponse favorable, 24 lettres de motivation chez Antidata, où il a aussi été éditeur.
Il a également imaginé deux polars postaux pour Zinc Editions (Green Spirit et Les évadés du musée) et coécrit avec Eric Bonnargent, Le roman de Bolano, aux Editions du sonneur en 2015.


Lu du même auteur 



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10ème participation au Challenge Rentrée Littéraire 2017













4 commentaires:

  1. Je ne peux pas dire que le résumé me donnait très envie mais les avis très enthousiastes, si!

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    1. Mais c'est un genre qui ne plaira pas à tout le monde...

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  2. J'ai adoré Une bouche sans personne, d'évidence je vais lire celui là, merci à toi de tes mots !

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    1. Si tu as aimé son premier roman celui-ci ne peut que te plaire. Je crois qu'il est encore meilleur que "Une bouche sans personne"

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