lundi 14 septembre 2015

Eva de Simon Libérati

 

Date de parution : août 2015 chez Stock
Nombre de pages : 278

Simon Libérati retrace ici le destin hors du commun de sa femme, Eva Ionesco.
L'amour absolu qu'il lui porte transparait tout au long de ce livre qui devient un très beau roman d'amour.
C'est aussi un livre sur la rédemption d'Eva et de l'auteur grâce à son union avec Eva qui apparait comme sa muse.

Eva est la fille de la photographe Irina Ionesco. Eva est un objet entre les mains de sa mère, un objet d'art. Irina réalise des nus érotiques d'Eva dès l'âge de 4 ans, l'utilisant comme modèle de son œuvre photographique érotique, parfois pornographique. Elle en fait une poupée, une sorte de Lolita sous son œil pervers. 
Nous sommes dans les années 1970, époque libertaire où, par exemple, des expositions avaient lieu dans une galerie spécialisée dans l'art pédéraste... On croit rêver... Irina va jusqu'à exposer sa fille à 11 ans, vivante, pratiquement nue lors d'une exposition. 
Eva a subi l'injustice d'être traitée d'obscène, d'être objet de scandale alors que sa mère était encensée et tirait tous les bénéfices de son art. Surnommée "baby porno" par la presse, elle est bien entendu méprisée par ses camarades de collège. 

Sa mère est allée jusqu'à la prêter à des amis qui la font tourner dans des films pornographiques. Elle l'entraîne dans l'alcool, dans la drogue. Eva connait sa première expérience sexuelle à 10 ans en tournant du porno, est plongée dans la drogue dure alors qu'elle n'est qu'en 6ème. Placée à la DDASS à 14 ans, elle va de maisons de redressement en institutions psychiatriques, faisant plusieurs tentatives de suicide.
Adulte, Eva devient actrice et réalisatrice. Elle se marie, devient mère à 30 ans et commence un combat juridique contre sa mère. C'est une femme qui aura eu plusieurs vies. 
Eva apparait comme une femme très forte ( dotée de "bravoure " selon Simon Libérati) qui a su faire preuve de résistance, se réfugiant dans le plaisir innocent de sa collection de poupées Barbie et dans les dessins animés de Casimir. C'est vraiment une survivante, beaucoup de figures de cette époque ont disparu victimes d'overdose.  

Cette femme adulte au comportement infantile, excessive, colérique, narcissique va aller à la rencontre de Simon Libérati en 2013 sous prétexte de travailler ensemble sur un scénario. Ils ont fréquenté le même milieu, pendant toutes ces années, ils ont du se croiser à maintes reprises dans des soirées sans le savoir.
Commencera alors l'union de 2 solitaires, de 2 égoïstes, pourvus d'une même sensibilité. Simon Libérati dit très joliment qu'il l'attendu 35 ans, 300 000 heures... Leur rencontre le sauve "d'une existence parisienne sordide et mondaine" où il s'acharnait à se détruire dans une terrible fuite en avant.

Simon Libérati reconstitue le destin d'Eva sans réel souci chronologique, il nous balade d'une époque à une autre, d'un souvenir à un autre avec des allers retours entre le présent et le passé. Il cite des articles de presse, des interviews de l'époque, le tout baigné de la voix d'Eva.
Une des vies d'Eva que l'auteur n'évoque pas est sa vie de mère de son unique fils...Comment a-t-elle pu jouer son rôle de mère avec le manque total de figure parentale qu’elle a eu?
Par ces allers-retours, il nous dresse le portrait à la fois de l'Eva de sa jeunesse et de l'Eva du présent. Sa fascination pour elle, transformée en amour absolu, est également bien décortiquée.

Mon bémol sur ce livre : il faut attendre environ un tiers du livre pour que l'auteur nous plonge réellement dans l'histoire d'Eva. Je comprends qu'il ait eu besoin de situer l'époque, son parcours et leur rencontre mais j'ai trouvé ce passage un peu long. J'ai trouvé aussi la lecture parfois difficile avec des phrases tortueuses, sophistiquées, voire mystiques. Je suis restée complètement hermétique à certains passages, un exemple "Il émane d'elle une trouble impureté antique, celle de l'hermaphrodite Borghèse ou d'une petite prêtresse barbare de Piape aimée de Marcel Schwob. Elle semble avoir traversé les siècles depuis les ruelles de Subure à cheval sur un poney aux yeux de cauchemar, c'est l'incarnation même de la jeune Pannychis, que j'ai tant aimée quand j'avais dix-huit ans et que je lisais le Satiricon sur un banc des Tuileries."....
Heureusement tout cela est bien contrebalancé par de nombreux passages sublimes.
Le côté suffisant et snob de l'auteur, "Je n'ai jamais voulu séduire que l'élite", m'a agacée un temps; la façon dont il évoque ses propres déviances m'a gênée "Pour des raisons qui ont trait à ma peur de la prison, je n’avais jamais eu affaire avec des enfants, quoique j’adore les petites filles. Je le regrettais, sans savoir qu’il me serait donné un jour de finir ma vie avec la plus extravagante des femmes-enfants". Mais ensuite l'histoire d'Eva m'a littéralement happée. 

Concernant la polémique soulevée par le procès qu'Irina Ionesco a intenté pour empêcher la parution du livre, j'ai trouvé l'auteur factuel, implacable dans ce récit mettant en scène Irina mais sans manifester de haine ni de jugement. La relation d'Eva Ionesco avec sa mère n'est pas au cœur du livre de Simon Liberati, elle n'est là que parce qu'elle est constitutive de l'histoire d'Eva, de son itinéraire et de sa personnalité.

Ce destin extraordinaire d'Eva, que je ne connaissais pas du tout, méritait bien un livre, il me restera inoubliable.


 
Citations
« Il ne s'agit pas de dire "je t'aime", mais d'accepter au fond de soi d'aimer l'autre, c'est-à-dire de ne plus différencier le sort de l'autre du sien propre. »

L'auteur
Simon Libérati est né en 1960.
Journaliste de magazine, il a publié un premier roman "Anthologie des apparitions" sur le thème de l'adolescence en 2004.
Son troisième ouvrage intitulé "L’hyper Justine" a été couronné par le Prix de Flore 2009 présidé par Frédéric Beigbeder, ami de l'auteur.
En 2011, il publie aux éditions Grasset son quatrième roman "Jayne Mansfield 1967", un récit dans lequel il retrace le destin tragique de l'actrice. L'ouvrage est récompensé par le prix Fémina.





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1 commentaire:

  1. Le destin d'Eva ne me tentait pas plus que ça. J'avais peur de ressentir un côté voyeur en lisant ce récit. Mais en plus, en lisant les extraits que tu cites, je pense que je bloquerais totalement. Du coup, je passe sans trop de regrets.

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